Des singes vert fluo pour lutter contre Alzheimer

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Des chercheurs japonais ont créé une lignée de primates transgéniques susceptibles de servir de cobayes dans les labos.

 

Ce printemps, au Japon, les pattes de toute une colonie de bébés ouistitis se sont illuminées d’une couleur verte sous un éclairage ultraviolet. Les chercheurs de l’Institut central d’expérimentation animale de Kawasaki avaient génétiquement modifié les singes pour y incorporer un gène venant d’une méduse qui produit une protéine vert fluorescent. Mais, ­surtout, pour la première fois, ils étaient parvenus à ajouter à l’ADN d’un primate un gène capable de se transmettre à la génération suivante.

Ce tour de force annonce une possibilité très intéressante : si les gènes associés à certaines maladies humaines comme la chorée de Huntington, la maladie de Parkinson, la sclérose latérale amyotrophique (SLA) et la maladie d’Alzheimer étaient introduits chez des primates, on pourrait utiliser des lignées d’animaux génétiquement modifiés pour tester des traitements. Une façon beaucoup plus efficace que d’étudier les rongeurs, car le cerveau des primates est bien plus proche de celui de l’homme en termes de fonctions motrices et cognitives complexes. Pendant des années, les chercheurs ont créé des modèles animaux pour étudier certaines maladies. Mais, en 2010, les chercheurs de l’Oregon Health and Science University créent le premier primate transgénique, un macaque rhésus qui produisait une protéine vert fluo. Les chercheurs japonais sont allés plus loin. Erika Sasaki et ses collègues ont introduit des gènes de méduse dans des embryons de ouistiti. Ils les ont ensuite implantés chez des guenons adultes, dont certaines ont donné naissance à quelques petits porteurs du gène. On a ensuite utilisé le sperme et les ovules des singes porteurs du gène pour produire d’autres descendants in vitro, dont certains étaient eux aussi porteurs du gène et produisaient la protéine vert fluo.
Même si on a réussi à créer quel­ques ouistitis transgéniques, on est encore loin de créer des lignées permettant de tester des traitements pour des maladies spécifiques. D’une part, Sasaki et ses collègues ont introduit le nouveau gène au moyen d’un virus, ce qui veut dire qu’ils n’ont pas pu contrôler le nombre d’exemplaires insérés dans le génome du singe ni le lieu où ils seraient incorporés.

D’autre part, les ouistitis ne sont peut-être pas le sujet de recherche idéal. Ils constituaient un bon choix pour l’équipe japonaise parce qu’ils atteignent leur maturité sexuelle relativement vite et que les femelles peuvent donner naissance à 40 à 80 petits au cours de leur vie. Il reste toutefois à démontrer qu’ils constituent de bons modèles pour les maladies neuro­dégénératives. Leur cerveau diffère en effet davantage de celui de l’homme que le cerveau des singes de l’Ancien Monde, tels les macaques rhésus. Et on sait moins de choses sur leurs fonctions cognitives, qui n’ont pas été étudiées aussi en détail. Ils risquent donc de ne pas se prêter à l’étude des troubles de processus complexes comme la mémoire, au cœur de maladies neurodégénératives comme Alzheimer.

Les primates transgéniques pourraient cependant révolutionner la recherche médicale. Ils pourraient offrir un terrain d’expérimentation pour des thérapies nouvelles qui paraissent prometteuses chez la souris mais qu’il semble trop risqué de tester sur l’homme. C’est particulièrement vrai pour les troubles du cerveau et du système nerveux. Selon John Morrison, professeur de neurosciences à la Mount Sinai School of Medicine de New York, le manque de bons modèles primates est “un obstacle majeur” à la conception et à l’expérimentation de nouveaux traitements pour plusieurs maladies neurodégénératives.

Les primates transgéniques pourraient par exemple s’avérer extrêmement utiles pour la sclérose latérale amyotrophique (SLA) et la maladie d’Alzheimer. D’après Morrison, ils fourniraient “un modèle bien plus fidèle” que la souris de la dégénérescence observée chez l’homme. Par exemple, les essais d’anticorps contre les plaques amyloïdes – des amas de protéines qui se forment fréquemment dans le cerveau des patients atteints d’Alzheimer – semblaient prometteurs chez la souris mais ont échoué chez l’homme. “Je pense que si l’on avait eu un intermédiaire primate vraiment au point, nous aurions été mieux informés”, assure-t-il. Ce problème se pose aussi pour la chorée de Huntington, une maladie dégénérative touchant les fonctions motrices et cognitives, dont les symptômes sont d’abord des mouvements involontaires anormaux et saccadés, puis qui évolue vers la démence. Même si un nouveau traitement mis au point par une équipe de l’université de Rochester fonctionne chez la ­souris, il ne sera pas testé chez l’homme tant qu’il n’aura pas été testé sur des primates. En effet, les rongeurs ne possèdent ni les types de neurones, ni le nombre de synapses, ni les types de relais neuronaux qui jouent un rôle essentiel dans le contrôle moteur humain. Les données qu’ils ­permettent d’accumuler ne permettent pas de prévoir l’effet du traitement chez l’homme avec suffisamment de précision.

La création de primates transgéniques soulève certes des ­questions éthiques délicates, en particulier si leurs nouveaux gènes sont d’origine humai­ne. Les chercheurs risquent ­d’estomper la frontière entre l’homme et les autres espèces, de créer involontairement un animal ayant des capacités cognitives comme la pensée rationnelle ou la réflexion morale – une créature qui mériterait nécessairement un plus grand degré de respect qu’un animal de laboratoire classique, explique Robert Streiffer, spécialiste de bioéthique à l’université du Wisconsin à Madison. L’idée de faire des expériences sur un tel animal serait probablement inacceptable pour les chercheurs comme pour le grand public.

Cette possibilité semble assez ­lointaine pour le moment, explique ­Streiffer, mais en modifiant génétiquement une lignée de primates, on franchit une nouvelle limite. Cette avancée pourrait ouvrir la porte à des modifications similaires chez l’homme, susceptibles de se transmettre au descendant du receveur. Et certains de rappeler les dérives possibles menant à l’eugénisme. Or, pour certaines maladies graves comme la chorée de ­Huntington ou certaines maladies mitochondriales, le traitement génétique de la lignée génétique est peut-être la meilleure, voire la seule solution. “Souhaitons-nous retarder la découverte de traitements pour des maladies terribles parce que nous voulons tracer une ligne sur le sable ?” demande Mark Rothstein, bioéthicien à l’université de Louisville. “Pas moi, en tout cas.”

 

Courrier International

 

 

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