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EAN-CHRISTOPHE RUFIN, AMBASSADEUR DE FRANCE « Le Sénégal nous a dit : nous voulons récupérer nos terres… »

EAN-CHRISTOPHE RUFIN, AMBASSADEUR DE FRANCE « Le Sénégal nous a dit : nous voulons récupérer nos terres… » dans Actualité arton1045Le Sénégal entend renégocier ses accords de partenariat militaire avec la France et les signer avant le 4 avril prochain, a assuré le porte-parole du président de la République. Tout autant que l’ancienne métropole qui en fait de même avec tous ses partenaires, déclare Jean-Christophe Rufin, l’ambassadeur de France au Sénégal qui n’en précise pas moins qu’en ce qui concerne le Sénégal, « rien n’est encore signé ». Cependant, les autorités sénégalaises ont tôt fait dans ce cadre, d’exiger la suppression du…terme base militaire, même si elles s’accommodent de la présence de l’armée française. Mais et surtout de vouloir récupérer la « jouissance de certaines emprises, essentiellement celles où se trouve le Bima à Bel Air », révèle le plénipotentiaire français qui s’est prêté mercredi dernier à nos questions.

En écho à nos confrères de « Kotch » dans leur édition du mercredi 24 février, s’agit-il d’une fermeture totale des bases ou d’un redimensionnement de la présence militaire française au Sénégal ?

 

Vous faites bien de prendre vos informations à la source. Je suis frappé du fait que les commentaires ont été parfois très loin de la réalité des choses. Le général Paulus n’a pas été rappelé en France pour consultation. D’ailleurs, on ne rappelle pas les généraux, on rappelle les ambassadeurs en général. Il est allé en France pour ce qu’on appelle l’adieu aux armes du général Georgelin qui est un événement prévu de longue date. D’autre part, les accords de défense ont été négociés au niveau central.

 

Pour répondre à votre question très clairement : Oui à la fin des bases au sens d’une base opérationnelle avec des forces opérationnelles comme elle existe à l’heure actuelle. Non à la fin de la présence militaire française. Comme cela a été annoncé par le président sénégalais, nous n’aurons plus, et ce à la demande du Sénégal, le dispositif que nous avons présentement, et qui est un dispositif permanent, très lourd : 1200 hommes opérationnels. C’est-à-dire des gens qui sont à même d’être mobilisés pour des opérations ici et là. Ça ce sera terminé. Nous aurons ce que l’on appelle une plateforme de coopération. Ceux qui resteront dans ce cadre seront comme nos actuels coopérants, et auront pour principales missions des tâches d’encadrement, de formation, etc. Le terme de « base », défini du point de vue militaire, c’est un ensemble de troupes à finalité et moyens opérationnels. Cela ne devrait donc plus être la même chose après ces accords.

 

Comment en est-on arrivé là et comment se déclinera cette restructuration de la présence militaire française à Dakar ?

 

Sur le déroulement de cette restructuration, vous comprendrez bien que je ne puis anticiper dans la mesure où l’accord n’est pas encore signé. Ce que M. Hervé Morin est venu faire ici, c’est de délivrer un message oral au président de la République, une nouvelle mouture des accords, un aller-retour dans le cadre d’une discussion entre les autorités françaises et sénégalaises. On est parti de l’accord de 1974, on a fait une première proposition, nos partenaires sénégalais l’ont examinée, amendée, on a négocié, on a discuté, on est revenu et là, on revient avec une nouvelle proposition. C’est donc un aller-retour. C’est tout. Pourquoi maintenant, le ministre s’est déplacé, c’est parce que notre dispositif est un ensemble. Le président Wade souhaitait être informé avant le déplacement du président Sarkozy au Gabon, (mercredi 24 février date de l’entretien Ndrl) où doit se faire l’annonce et la signature de l’accord avec ce pays.

 

Paris et Dakar ont-elles la même compréhension de leurs « désaccords » ? Quand en effet, M. Morin parle de réduction des effectifs et de réorientation de la présence militaire française ainsi que vous le confirmiez tantôt, le porte-parole du président sénégalais affirme que les bases militaires françaises vont quitter Dakar en vertu d’un accord qui sera signé avant le 4 avril. Qu’en est-il réellement ?

 

Il ne s’agit nullement d’un désaccord. Je dois dire très clairement que j’ai participé à l’ensemble des négociations depuis le début et de façon très directe, vraiment en première ligne. L’esprit du discours du Cap (discours prononcé par le président Sarkozy en Afrique du Sud Ndlr) qui a relancé cette renégociation c’était deux choses : premièrement de dire que nous voulons désormais la plus grande transparence. C’est de dire plus d’accords secrets, mais des accords publics clairs. Deuxièmement, c’est de dire que nous voulons un partenariat. Dans un tel cadre, nous allons demander à nos partenaires : qu’est-ce que vous voulez ou pas ? Vous savez que ces accords comportent deux parties, une première qui est commune à tous les pays concernés et qui instaure un partenariat de défense avec eux qu’ils aient ou non des forces militaires françaises présentes sur leur sol. Il s’agit de principes généraux de partenariat de défense. Et après une deuxième partie qui concerne spécifiquement les forces dans les pays où elles sont présentes. C’est le cas du Sénégal, de Djibouti et de Libreville etc. C’est de cette partie dont on parle dans le cas présent. Quand on a commencé à la regarder, on a repris l’ensemble des dispositions. On a repris notamment la liste des emprises qui étaient mises à disposition de la France par l’Etat du Sénégal et on lui a demandé son sentiment là-dessus. La réponse sénégalaise, très tôt d’ailleurs, a porté sur deux points : premièrement, nous ne voulons plus de bases. L’idée de base a une petite connotation coloniale ou postcoloniale, c’est-à-dire présence de forces militaires stationnées opérationnelles de l’ancienne puissance coloniale sur le territoire. Le terme de base sonne un peu comme une sorte d’occupation. Deuxième souci exprimé par les autorités sénégalaises : nous voulons récupérer la jouissance de certaines emprises, essentiellement celles où se trouve le Bima à Bel Air. Il n’a jamais été question de location. On ne nous a pas dit : « on va vous faire payer ça ou ça », mais plutôt « nous voulons récupérer telle ou telle emprise ».

 

Qu’elles ont été les raisons pour la récupération de ces emprises ?

 

Ce sont certainement des raisons de souveraineté, dans la mesure où ces emprises appartiennent au Sénégal. La destination ultérieure de ces emprises ne nous regarde pas. C’est une affaire sénégalo-sénégalaise. Il ne nous revient pas de nous en intéresser. Ce qui nous préoccupe, c’est de savoir si nous avons la possibilité de rester ou pas. Si nous ne l’avons pas, on restitue. C’est donc ça qui nous a été dit. Nous avons en retour fait remarquer que le dispositif en place a sa cohérence. On ne pouvait pas donc en changer les pièces en disant comme ça, cela on va l’enlever, ceci on va le mettre ailleurs et cela va être pareil. Non c’est comme une horloge, certains morceaux si vous les enlevez, vous n’avez plus d’horloge. Il est clair que les forces françaises au Sénégal reposaient très largement sur la présence terrestre du Bima. La possibilité de nous délocaliser dans d’autres endroits du pays a été évoquée pour être écartée tout de suite. Car nous avons dit que nous n’avions pas en l’état actuel des choses un investissement à mettre pour occuper quoi que ce soit ailleurs. Donc c’était là ou nulle-part ailleurs. Ces discussions, nous les avions eues au mois de novembre 2009 dans le cadre de la commission mixte. Nous avons acté notre réponse aux propositions sénégalaises. C’est cette réponse que le ministre de la Défense, M. Hervé Morin est venu porter au président Wade.

 

Peut-on connaître de la réponse ?

 

Elle a consisté à dire que nous nous sommes engagés à un partenariat transparent. Nous avons dit aux autorités sénégalaises : vous ne voulez plus de bases, vous préférez la coopération à la présence militaire, donc nous allons conserver une présence de coopération militaire et réduire significativement nos effectifs. Et vous voulez récupérer en particulier Bel Air, les emprises, nous vous les rendons.

 

Est-ce à dire qu’on ne doit plus s’attendre à des interventions mêmes de soutien de l’armée française ?

 

Les missions vont être complètement redéfinies. Ça c’est clair. Chacun a ses priorités. Le Sénégal a les siennes, nous les nôtres. Pourquoi nous maintenons des forces en Afrique ? Réponse : le soutien à la création de moyens africains de maintien de la paix en Afrique. Soutenir la constitution d’une force africaine « Recamp », notamment dans la zone de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Nous avons depuis six ans, réorganisé notre dispositif de manière à le faire correspondre aux quatre sous-régions africaines et monétaires : Dakar pour la Cedeao, Libreville pour la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (Cemac), la Réunion pour la Sadec et Djibouti pour l’Océan Indien. Aujourd’hui nous sommes dans une situation où on n’aura plus quatre zones équivalentes.

 

Par contre les missions de soutien à l’armée sénégalaise vont demeurer pour l’essentiel. Qu’est que l’on faisait jusqu’à présent ? On fait de la formation avec la coopération. Ce sont les militaires qui sont payés par le ministère français des Affaires étrangères qui s’en occupent. Ceux des forces françaises basées à Dakar font de la formation opérationnelle. C’est-à-dire quand vous envoyez un bataillon au Darfour, il est équipé, entraîné et instruit par eux. Cela continuera. La plateforme de coopération peut faire ce genre de chose. Simplement qu’on le fera avec désormais moins de monde. Rien n’interdit de continuer d’avoir des échanges dans le domaine, par exemple aérien. Au contraire d’ailleurs et j’insiste particulièrement là-dessus, M. Hervé Morin a aussi exprimé notre accord à une demande sénégalaise qui est d’augmenter le nombre d’étudiants sénégalais dans les écoles militaires françaises. Le ministre s’est engagé à donner une suite favorable à cette demande. Il y a vingt ans, il y avait plus de Saint-Cyriens que maintenant, nous voulons rectifier la tendance. C’est une demande sénégalaise et une préoccupation française. Tout cela va rester, mais il est vrai que les fonctions vont changer.

 

La France peut-elle cependant se permettre d’être « aveugle » dans cette partie du continent et à cette position si stratégique quand on sait qu’il suffit que le Canal de Suez soit fermé pour que Dakar soit incontournable pour toute débouchée sur l’Océan Indien par exemple ?

 

La France ne part pas. Sa présence est simplement redéfinie. Si nous avons jusqu’à présent une base, quelque chose donc d’intégrée dans laquelle, il y a l’ensemble des dispositifs articulés autour de ce bataillon terrestre de près de 600 hommes du Bima, nous aurons autre chose. Mais les capacités de marine, personne ne les conteste dans le cadre des nouveaux accords. Les facilités d’escale ne sont pas remises en cause. Tout comme les facilités d’escale aérienne. On n’a pas besoins de base pour faire escale. Nous avons des facilités au Brésil et nous n’y avons pas de base. La présence des navires français, des aéronefs etc., sera maintenue. D’ailleurs, les emprises sur l’aéroport et sur le port ne sont pas réclamées.

 

Au moment où l’on parle de retrait des forces françaises en Afrique, on apprenait que la France en installait ailleurs, notamment au Qatar. Est-ce à dire que le continent a cessé d’être stratégiquement intéressant pour elle ou perd-elle pied dans ce qui jusqu’ici était considéré comme sa chasse-gardée ?

 

Si on doit voir une rupture dans la démarche française, je la cherche plutôt dans une pratique qui est de ne plus nous mettre en situation de devoir intervenir au secours de tel ou tel régime sur la base de clauses contraignantes figurant dans des accords. Ça ce n’est plus du tout de mise. On obéit par ailleurs à un principe qui est de savoir ce que veulent nos partenaires. Il y a des pays qui sont pour le maintien ou l’ouverture de bases françaises. Alors dans ce cas on répond ou on envisage de répondre à cette demande. Un pays maintenant qui vous dit, moi je ne veux pas de base et qui vous déclare qu’il veut récupérer ses terrains, qu’est-ce que vous voulez qu’on lui dise ? Sinon on est dans une autre logique d’affrontement qui n’est pas forcément d’influence. Il s’y ajoute à tout cela qu’il y a un contexte géostratégique qui n’est plus du tout le même que celui de la période Gaulliste de la décolonisation. Il y a des moyens de projections de puissance qui sont très importants aujourd’hui. Est-ce qu’un porte-avions, un porte-hélicoptères n’a pas plus de sens qu’une base par exemple ? Qu’elle est la valeur du Sénégal dans tout ça ? C’est une porte, cela c’est important, sur la route des Amériques par exemple. Cela est maintenu. Sur les dangers dans la sous-région, notamment la montée en puissance du terrorisme, ce n’est pas le Bima qui va intervenir au Nord Mali par exemple. Cela c’est plutôt une affaire de renseignements et de coopération qui ne sont pas remis en cause.

 

Les coups d’Etat militaires reviennent au goût du jour en Afrique, au moment où la France retire ses troupes. Constat d’impuissance ou coup de pouce aux nouveaux rédempteurs ?

 

Il ne faut pas faire des parallèles de ce type. Ce n’est pas parce qu’on a une présence militaire que nous allons faire la police dans tel ou tel pays africain. Comme cela a été annoncé par le président sénégalais, nous n’aurons plus, et ce à la demande du Sénégal, le dispositif que nous avons présentement, et qui est un dispositif permanent, très lourd : 1200 hommes opérationnels.Maintenant, je pense très sincèrement que la plateforme de coopération qui va rester et l’accord de partenariat qui va être signé nous donnent tout à fait les moyens pour d’une part, de continuer à bien former l’armée sénégalaise et d’autre part assurer une présence pacifique dans le pays.

 

EXERGUES

 

1/ Nous n’aurons plus, et ce à la demande du Sénégal, le dispositif que nous avons présentement, et qui est un dispositif permanent, très lourd : 1200 hommes opérationnels.

 

2/ L’idée de base a une petite connotation coloniale ou postcoloniale, c’est-à-dire présence de forces militaires stationnées opérationnelles de l’ancienne puissance coloniale sur le territoire.

 

3/ Dans une pratique qui est de ne plus nous mettre en situation de devoir intervenir au secours de tel ou tel régime sur la base de clauses contraignantes figurant dans des accords. Ça, ce n’est plus du tout de mise

 

4/ Nous avons fait remarquer que le dispositif en place a sa cohérence. On ne pouvait pas donc en changer les pièces en disant comme ça, cela on va l’enlever, ceci on va le mettre ailleurs et cela va être pareil.

par Henriette Niang Kandé, Madior FALL

2 Réponses à “EAN-CHRISTOPHE RUFIN, AMBASSADEUR DE FRANCE « Le Sénégal nous a dit : nous voulons récupérer nos terres… »”

  1. L’intelligent dit :

    Les raisons qui président au désir de récupération des emprises occupées par les forces françaises ? Par delà les raisons de souveraineté, donner, par exemple, au port autonome de Dakar des possibilités réelles d’extension pour ce qui concerne le BIMA de Bel-Air.

    Maintenant, la France se veut toujours une puissance impérialiste raison pour laquelle elle a « réorganisé (son) dispositif de manière à le faire correspondre aux quatre sous-régions africaines et monétaires : Dakar pour la Cedeao, Libreville pour la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (Cemac), la Réunion pour la Sadec et Djibouti pour l’Océan Indien ». Mais il est clair qu’elle aurait souhaité disposer d’une véritable base à Dakar comme à Djibouti, à la Réunion et Libreville.

  2. baba dit :

    Les choses sont claires . Merci d »avoir été à une bonne source au lieu d’ecrire betement

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