Haïti: Ne leur parlez plus de béton

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Avec Courrier International

Le séisme du 12 janvier continue de faire des dégâts. Ceux-là sont d’ordre psychologique. Les spécialistes ont constaté qu’un nombre croissant de personnes avaient désormais une peur bleue des constructions en dur et qu’elles avaient besoin d’un soutien particulier pour s’en sortir.

 

Plus d’un mois après l’apocalyptique séisme du 12 janvier, rares sont les personnes qui, passant tout près ou pénétrant pour la première fois l’enceinte d’une maison flanquée d’un toit en béton armé, ne lèvent pas la tête pour regarder l’état du bâtiment. Si ce réflexe se révèle on ne peut plus raisonnable et prudent, certaines personnes refusent carrément d’entrer, que ces bâtiments soient fissurés ou pas. En clair, cette « anomalie normale » est signe d’une phobie consistant à rester loin et/ou à fuir comme la peste les enceintes des maisons aux toits en béton armé.

Tenant compte de l’ombre de cette phobie collective que les spécialistes de la santé mentale qualifient d’ »anomalie normale » pour le moment, les quelques entreprises ayant entre-temps repris du service essayent de s’adapter. Par exemple, de longues files d’attente sont observées à l’extérieur des enceintes des banques commerciales. La raison de ces longues files n’est pas forcément l’œuvre d’un attroupement massif à l’intérieur, il s’agit de prévenir les situations de panique pouvant résulter des éventuelles répliques. En effet, le moindre bruit de tremblement occasionné par le vrombissement d’un hélicoptère ou d’un engin lourd (tracteur), voire la moindre sensation de secousse, peut engendrer une situation de panique et de sauve-qui-peut. 

 

Au lendemain même du mardi 12 janvier, Kassandra Gaëlle Alexandre, ainsi que six autres membres de sa famille élargie, s’est réfugiée à l’intérieur d’une cour assez bien protégée par une haie en parpaing. La tente familiale a été érigée dans la cour, juste à quelques mètres de ce bâtiment intact dont le propriétaire vit actuellement aux Etats-Unis. La situation de Kassandra G. Alexandre illustre celle de bien des survivants qui, bien que leurs maisons soient intactes, refusent d’y pénétrer, pas même le temps d’aller y prendre verre d’eau. Des spécialistes de la santé mentale travaillent désormais sur ce phénomène collectif qu’ils qualifient d’ »anomalie normale ». « Nous entendons par cette expression des comportements qui, dans d’autres circonstances seraient taxés de pathologiques. Considérant les répliques occasionnées par le séisme du 12 janvier, c’est donc raisonnable que les gens aient plus ou moins peur de pénétrer, encore moins de rester à l’intérieur de leurs maisons. Et ce, même si ces maisons semblent visiblement intactes », explique Joseph Innocent, psychologue et vice-président de Stratégie action jeunesse (SAJ). Il travaille comme volontaire au niveau de la Brigade d’intervention médico-psychologique de la faculté d’ethnologie de l’université d’Etat d’Haïti. Il participe avec d’autres à des programmes de premiers soins psychologiques (PSP) dont l’objectif est de prévenir des maladies posttraumatiques. « Il faut donc, avance-t-il, attendre deux ou trois mois avant de commencer à diagnostiquer et déclarer des cas pathologiques et de stress posttraumatique aigu engendrés par ce cataclysme du 12 janvier. »

 

« Au lendemain du séisme, constatant l’absence d’une réponse de la part de l’Etat en termes d’assistance médico-psychologique à la population, SAJ a jugé bon d’entreprendre des actions en vue de combler ce manquement. La Brigade d’intervention médico-psychologique comprend, en plus d’un nombre imposant d’étudiants finissants et d’anciens étudiants licenciés de la faculté d’ethnologie, des professeurs cliniciens et autres professionnels notoires du secteur médical », poursuit Joseph Innocent. Plus de soixante-dix à quatre-vingts personnes sollicitent, par jour, une assistance strictement psycho-médicale. En comparaison avec les blessés physiques, ce nombre en nette croissance permet de mesurer l’ampleur des traumatismes occasionnés par le drame du 12 janvier. « Afin de prévenir les fixations ainsi que tous les troubles posttraumatiques, SAJ propose de prendre la population en charge, en lui offrant gratuitement les premiers soins psychologiques », ajoute Joseph Innocent.

 

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